Selon certains universitaires africains, l’ancien président nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, lors d’une rencontre avec une délégation française, aurait tenté de tempérer l’enthousiasme de celle-ci lorsqu’elle évoquait le rôle de la société française Areva dans l’extraction de l’uranium du sol nigérien et les bénéfices supposés pour le développement du pays. La réponse du président fut à la fois mesurée et ferme : « Il existe dans l’âme africaine des fondements profonds qui, avec le temps, se sont transformés en règles immuables ; le monde doit en maîtriser la portée s’il veut freiner ceux qui osent porter atteinte à la dignité africaine. »
Cette déclaration présidentielle suffit à convaincre Paris de la nécessité de rallier le chef militaire de l’époque, Daouda Malam Wanké, et d’orchestrer le célèbre assassinat du président à son retour du pèlerinage – un événement que la presse africaine qualifie encore aujourd’hui de « Baré, la mort ne meurt pas ».
Après la prise du pouvoir par le Conseil militaire en juillet 2023, le gouvernement du président général Abdourahmane Tiani a manifesté une volonté claire de consolider l’unité intérieure et de renforcer la confiance des hauts gradés dans le Conseil et dans son rôle futur dans la conduite du pays. Le général Tiani répète souvent que la formule utilisée par les médias occidentaux – Niger, un État qui parle plus de sécurité qu’il ne la pratique – ne doit en rien entamer la détermination nationale ; au contraire, elle doit nourrir la volonté du pays d’éradiquer un terrorisme étranger à la société nigérienne en particulier et africaine en général.
Pour affirmer cet engagement, le président du Conseil a récemment entrepris une tournée dans le triangle de Tillabéri, communément appelé le triangle de la mort, à la jonction frontalière du Niger, du Mali et du Burkina Faso, considéré comme l’un des bastions les plus enracinés du terrorisme en Afrique de l’Ouest. Cette visite portait plusieurs messages explicites :
🛑 Premier message : à l’adresse du public nigérien. L’administration cherche à imposer l’autorité de l’État tout en appelant la population à participer activement au renforcement de la sécurité nationale et de la cohésion interne. Une telle unité, si elle se concrétise, se traduira positivement par la réussite des initiatives gouvernementales en matière de stabilité intérieure.
🛑 Deuxième message : à double dimension. D’une part, il s’adresse aux partenaires du nouvel axe sahélien – le Mali et le Burkina Faso – en affirmant que la lutte contre les défis sécuritaires ne peut réussir qu’à travers des efforts conjoints et des stratégies harmonisées ; d’autre part, il s’adresse à la communauté internationale pour souligner que l’État nigérien reste pleinement conscient des réalités du terrain, même dans les zones les plus périlleuses, et qu’il ne renoncera pas à son objectif d’imposer la sécurité sur l’ensemble du territoire. Le message est clair : les forces armées nigériennes disposent de la capacité d’atteindre et de contrôler ces régions.
Malgré la volonté du Conseil militaire de renforcer ses relations avec les pays voisins et de promouvoir ce que l’on appelle désormais la stratégie de sécurité continentale – concept initialement formulé par le Rwanda et appliqué au Mozambique, en Centrafrique et au Soudan du Sud –, les nouveaux États du Sahel semblent élaborer une vision plus ambitieuse et potentiellement plus efficace, à condition de surmonter leurs difficultés actuelles.
Cependant, une grande partie des Nigériens considère que les plans du gouvernement restent essentiellement rhétoriques et symboliques, sans véritable changement opérationnel sur le terrain. Depuis le coup d’État de juillet 2023, aucune région de l’ouest du pays n’a connu d’amélioration durable ; au contraire, les attaques terroristes se sont intensifiées et des milliers de civils ont été déplacés. Même l’alliance trilatérale entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne dispose ni d’une salle d’opérations conjointe active, ni d’un mécanisme d’échange de renseignements structuré. Une telle carence obligera à terme ces États à transformer leur alliance en outil stratégique s’ils veulent assurer sa réussite et sa pérennité.
L’opinion publique nigérienne reste divisée au sujet de la visite du président dans la région de Tillabéri. Certains y voient une affirmation symbolique de leadership ; d’autres la critiquent pour l’absence de résultats concrets : aucun plan opérationnel nouveau, aucun partenariat défini de lutte antiterroriste, aucune restructuration sécuritaire, ni même la création de centres de commandement conjoints. Ces lacunes démontrent, voire confirment, que le commandement militaire agit davantage par réaction que par anticipation. L’absence d’un mécanisme de coordination stratégique entre sécurité et développement demeure l’une des principales causes des difficultés du pays, d’autant que les compétences de l’armée, de la police et de la garde nationale s’entrecroisent souvent.
Il ne fait aucun doute que la lutte contre le terrorisme exige des ressources considérables – financement, formation, renseignement, transport, infrastructures et soutien logistique – presque totalement insuffisantes au Niger. Le gouvernement s’efforce d’y remédier, tout en sachant que le chemin vers une sécurité nationale véritable reste long et semé d’obstacles. À cela s’ajoutent les complexités politiques : la sécurité se mêle fréquemment à des considérations locales et tribales, sans oublier l’influence d’acteurs internationaux qui voient dans le Niger tantôt une opportunité d’éliminer un rival, tantôt une chance de rétablir l’ordre antérieur à 2023, selon la formule française : « Le coup d’État des tribus africaines contre la composante arabe au Niger. »
Il convient également d’analyser l’État nigérien de l’intérieur. Le pays affronte une série de défis : montée du terrorisme, faible coordination entre les organes sécuritaires, déficit de prévision des attaques. Par ailleurs, l’armée nigérienne rencontre de graves difficultés d’approvisionnement en armes et en logistique. Les médias africains francophones ont souvent souligné ces obstacles, notant que certaines entreprises hésitent à coopérer avec un régime qu’elles qualifient « d’illégitime ». Bien que Niamey ait toujours rejeté ces accusations en insistant sur la solidité de son front intérieur, les événements de juin 2025 ont confirmé certains de ces rapports : un détachement sécuritaire secret aurait quitté Niamey pour Nairobi afin de négocier un accord d’armement avec le gouvernement kényan. L’opération aurait été facilitée par Chalbi Industries, autorisée depuis la présidence d’Uhuru Kenyatta à produire des armes à bas coût. La polémique éclata lorsque la cargaison comprit des fusils d’assaut AK-47 d’origine iranienne. L’entreprise kényane affirma ne traiter avec aucun État sous sanctions internationales, mais plusieurs sources de sécurité ont contesté cette version, soulignant son refus de fournir les certificats d’origine du matériel vendu.
Certains analystes estiment néanmoins que le Niger est parvenu, dans une certaine mesure, à consolider la continuité de sa politique étrangère nationale. Après la visite à Niamey des anciens présidents béninois Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi, venus apaiser les tensions entre le Conseil militaire du général Tiani et le président béninois Patrice Talon en juillet 2024, le Niger a commencé à redéfinir les contours de sa politique étrangère à l’égard de ses voisins, notamment ceux dont les intérêts dépendaient de la personnalité de l’ancien président Mohamed Bazoum.
On observe également une dépendance croissante du Niger à l’égard de partenaires extérieurs, qu’il s’agisse d’États ou d’organisations internationales. Au sein de l’Union européenne, les États membres divergent dans leur approche du nouveau bloc sahélien, mais ils s’accordent sur un point : le Niger constitue une voie de transit essentielle pour la migration irrégulière vers l’Europe. L’UE reconnaît que le gouvernement du président Tiani comprend parfaitement la posture pragmatique adoptée par plusieurs pays européens, soucieux de maintenir un ancrage au Niger tout en limitant la présence russe dans la région. Cela explique la décision de Berlin, en janvier 2025, de reprendre son aide au développement – suspendue depuis le coup d’État de 2023 –, convaincue que cette approche pragmatique peut se concrétiser par une coopération étroite avec les autorités locales et les ONG, tout en gardant une certaine distance vis-à-vis des dirigeants militaires. Cette stratégie prudente est qualifiée dans les milieux africains francophones d’« approche prudente ».
Deux faits méritent enfin d’être mentionnés, car ils contribuent à dissiper l’image négative récemment véhiculée par les médias occidentaux et démontrent les efforts de Niamey pour affirmer une orientation nationale souveraine, notamment concernant ses ressources vitales :
🛑 Premier fait : la stratégie adoptée par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), à travers la Commission nationale nigérienne de l’énergie nucléaire, dans ses relations avec Nicolas Maes, PDG d’Orano, présente au Niger depuis 1970. L’insistance de Niamey à ouvrir la voie à des partenaires internationaux non français pour ses projets miniers illustre la volonté du président Tiani de diversifier les partenariats stratégiques et d’éviter la fragmentation que lui prête une certaine presse française.
🛑 Deuxième fait : la décision du président Tiani de s’appuyer sur les chercheurs et intellectuels nigériens, tels que Moustapha Hassan, président de l’ONG Aghirin’man, très active dans la sensibilisation aux conséquences sociales, économiques et environnementales de l’extraction d’uranium. Critique majeur des groupes miniers français opérant en Afrique de l’Ouest, Hassan incarne cette nouvelle approche endogène. Ce repositionnement a d’ailleurs poussé Paris à accélérer le développement de ses projets miniers en Asie, face à la perspective grandissante d’une perte de son implantation historique au Niger.
Dans le cadre de la vision du nouvel axe sahélien, qui considère la coopération continentale comme une nécessité existentielle imposée par les dynamiques rapides du continent, il est probable que le Niger cherchera à collaborer avec l’ancien Premier ministre sénégalais Amadou Ba, aujourd’hui à la tête d’une société de conseil financier au service de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), notamment des États sahéliens : le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Son expérience de ministre des Finances (2013-2019) lui a permis de nouer des liens étroits avec les bailleurs internationaux et les institutions financières, notamment Christine Lagarde, alors présidente de la Banque centrale européenne, et Rémy Rioux, directeur de l’Agence française de développement (AFD). Amadou Ba a également collaboré avec les grandes banques privées internationales – Rothschild, Lazard et JP Morgan – dans les initiatives de restructuration de la dette souveraine africaine ; une expertise qui pourrait s’avérer précieuse pour la redéfinition économique et stratégique du Niger au sein du nouvel ordre sahélien.
Dr. Amina Alarimi
Chercheuse émiratie spécialisée dans les affaires africaines

