La Route vers El-Fasher : Lecture stratégique et politique de la crise soudanaise « El-Fasher est, en ce moment même, le passage étroit qui ne s’ouvre pas deux fois. »

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Toutes les écoles militaires du monde s’accordent à affirmer que l’une des règles fondamentales sur lesquelles repose la doctrine militaire est celle qui dit :

« Dans les combats de la souveraineté nationale, chaque instant où la volonté hésite, le réel décide à notre place. »

La chute de la ville d’El-Fasher est venue parachever – ou plutôt répondre – à la mise en scène des négociations orchestrées par l’administration américaine depuis trois jours. Washington, bien qu’elle soit pleinement consciente de la nature véritable du conflit soudanais, n’est plus en mesure d’en prolonger la durée ni d’en supporter les conséquences. Elle croyait à tort que les répercussions de cette guerre resteraient confinées à l’espace intérieur soudanais. Dans cette erreur, Washington n’était pas seule : les autres puissances internationales, qui avaient cessé de lire la réalité soudanaise après le succès du processus de sécession du Sud en 2011, ont également sous-estimé la résilience du pays.

 

Pour ces puissances, le Soudan, dans leur imaginaire stratégique et celui de leurs alliés occidentaux, n’avait plus de leadership capable de refuser, de planifier ou de faire face si nécessaire. Ce qu’elles n’ont pas intégré dans leurs calculs sécuritaires et renseignementiels, c’est la capacité du Soudan à résister, malgré la prolifération de milices pluriethniques, transnationales et transloyales, ayant bénéficié d’un soutien et d’une couverture sans précédent dans l’histoire coloniale et postcoloniale du continent africain.

 

La portée symbolique de la chute d’El-Fasher

Il ne fait aucun doute que la chute de la ville d’El-Fasher a projeté une ombre négative sur l’avenir du paysage politique soudanais. Cependant, elle ne saurait en aucun cas être assimilée à une défaite. Toute perte n’est pas une défaite.

Un véritable État — en particulier celui qui a su accumuler, au fil des décennies, une conscience historique et politique, qui a acquis une expérience politique solide, et dont les institutions militaires et sécuritaires se sont professionnalisées « sur le terrain » — est un État conscient de lui-même. Cette conscience lui confère la capacité de créer un point d’ascension supérieur à celle qui consiste à attendre passivement le dénouement des événements.

 

Le défi imposé à l’armée soudanaise de l’intérieur, dans un cadre de coordination régionale et internationale visant à démanteler la structure de l’État-nation soudanais, à miner sa légitimité et à éroder ses institutions, a paradoxalement contribué — sans intention préalable — à l’émergence de l’institution militaire soudanaise sur les scènes régionale et internationale d’une manière sans précédent dans l’histoire contemporaine du continent africain.

 

Ce phénomène constitue un signe révélateur pour ceux qui comprennent la conscience des peuples : peut-être que ces peuples, à travers leur lucidité, persuaderont les régimes soutenant la déstabilisation des États-nations de reconnaître la solidité des fondations sur lesquelles reposent les armées nationales indépendantes de toute tutelle extérieure ou gestion étrangère.

 

Consolidation du front intérieur et orientations stratégiques

 

Par souci de préserver la cohésion du front intérieur, de renforcer la continuité des opérations militaires et de maintenir le niveau moral des unités soutenant l’institution militaire nationale soudanaise, il devient impératif de contrer les discours de plus en plus virulents diffusés sur les plateformes médiatiques affiliées à la milice du Soutien Rapide.

 

Ces discours menacent de reprendre le contrôle du centre névralgique de l’État soudanais — Khartoum — et de transférer le théâtre des opérations vers les provinces septentrionales. Il semble pourtant que la guerre que cette milice mène depuis près de trois ans contre l’État national soudanais ne lui ait pas encore appris qu’il existe une différence fondamentale entre l’agenda de l’État et l’État des agendas.

 

Cependant, il faut admettre que ces appels, bien qu’ils manquent d’harmonie avec les réalités du terrain, ne sont pas émis au hasard, surtout tant que se maintient l’approvisionnement logistique de la milice du Soutien Rapide. Dès lors, il est proposé les mesures suivantes :

 

  1. Coordination avec les initiatives turques

 

S’aligner sur les efforts turcs visant à dynamiser et à perfectionner la surveillance aérienne dans la région de la Corne et de l’Afrique orientale, particulièrement après le succès d’Ankara dans la mise en place de ce que l’on appelle en français un « hub opérationnel » en Afrique de l’Ouest.

Ce développement s’inscrit dans un contexte où les États-Unis cherchent à élargir leurs activités de reconnaissance et de renseignement dans le Soudan post-conflit, comme en témoigne l’envoi récent d’un groupe d’officiers du renseignement américain à Port-Soudan.

Cette initiative complète l’expansion des opérations de la société américaine Berry Aviation, dont les appareils — de type DHC Dash 8-200 et DHC-6-300 Twin Otter — sont déjà déployés dans plusieurs pays africains.

 

  1. Renforcement de la coopération militaire russo-soudanaise

 

Développer la coopération militaire avec la société russe Rosoboronexport, dont les relations avec Khartoum remontent à 2001, mais qui cherche désormais à consolider sa présence au Soudan.

Il convient de rappeler que cette entreprise russe avait suscité l’irritation de Washington en 2019, à la suite de la signature d’un accord de partenariat sécuritaire et militaire avec Lomé (capitale du Togo). Cette évolution avait poussé l’administration américaine à lancer des programmes spécifiques pour renforcer les capacités de l’armée togolaise — une initiative qui avait provoqué le mécontentement de Paris, surtout après que Lomé eut refusé de renouveler son contrat avec la société française EPEE, responsable jusque-là de la formation des forces spéciales togolaises.

Cet épisode illustre de manière éclatante la montée de la compétition internationale dans l’espace allant du Golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique, en passant par le Sahel.

 

 

  1. Reproduction du modèle de la brigade “BIT-7”

 

Reproduire la structure de la brigade “BIT-7”, l’une des unités africaines les plus importantes dans la lutte contre les milices transfrontalières.

Lors d’une visite à Khartoum, le commandant de cette brigade avait prononcé une phrase devenue célèbre :

 

« Aujourd’hui, nous faisons l’expérience concrète de la sécurité partagée, ce concept dont nous n’entendions parler que comme d’une idée lointaine. »

 

Le Soudan pourrait s’inspirer de cette brigade pour diviser ses missions en deux volets :

  • Le volet sécuritaire, consacré aux questions opérationnelles et au suivi des mouvements militaires le long des frontières avec le Soudan du Sud, la République centrafricaine et le Tchad ;
  • Le volet politique, chargé de rapprocher les milieux politiques africains identifiés, dans le jargon sécuritaire, comme le « cœur », en vue de bâtir une diplomatie populaire adaptée à la vision d’un Soudan de l’après-guerre.

 

Une telle initiative renforcerait l’image positive de la diplomatie soudanaise, qui a su depuis janvier 2024 établir des bases solides dans plusieurs sociétés africaines.

 

Afin d’éviter toute mauvaise interprétation du positionnement soudanais — notamment dans les cercles africains où l’institution militaire nationale suscite désormais un profond respect —, il serait opportun de s’accorder avec les dirigeants africains concernés sur des fondements clairs.

Cela inclurait la participation de certaines figures sécuritaires africaines partageant la vision de l’État-nation soudanais et conscientes de la nécessité de préserver les institutions légitimes de l’État, à l’image de Íso, l’une des voix africaines les plus fermes contre le projet transfrontalier des milices.

 

Révision des partenariats stratégiques et consolidation de la neutralité active

 

La chute de la ville de El-Fasher a indéniablement projeté une ombre sur l’avenir du paysage politique soudanais.

Cependant, cette évolution ne doit pas être interprétée comme une perte définitive, car toute défaite n’est pas nécessairement une capitulation.

 

Un État véritable, surtout lorsqu’il a accumulé au fil des décennies une conscience historique et politique, affûté ses compétences diplomatiques et professionnalisé ses institutions militaires et sécuritaires sur le terrain, est un État conscient de lui-même, donc capable de transformer la crise en point d’ascension.

 

 

Horizon du Soudan : un signal africain à interpréter stratégiquement

 

Récemment, plusieurs conseils politiques africains ont lancé une initiative intitulée « Horizon du Soudan ».

Cette approche africaine, à la fois réaliste et positive envers l’État soudanais, reflète une vision prospective que certains milieux sécuritaires et de recherche africains s’efforcent déjà de traduire en stratégie opérationnelle.

 

Dans ce contexte, la question se pose : pourquoi Khartoum ne s’y engagerait-elle pas, non pas comme simple partenaire, mais comme condition même de la réussite de cette initiative ?

Une telle posture permettrait au Soudan d’exercer une fonction pivotale dans le dialogue africain sur la stabilité et la sécurité continentales, tout en affirmant son rôle d’État moteur plutôt que d’État suiveur.

 

 

Entre acteur et exécutant : la lucidité stratégique

 

Il est essentiel de distinguer entre l’acteur et l’exécutant.

En science politique et en relations internationales, ce que l’on appelle la « grande politique » a souvent été comparé à un jeu d’échecs géopolitique, où les petits États sont déplacés, tandis que les puissances majeures planifient leurs mouvements loin des regards.

 

C’est précisément cette réalité que les peuples africains doivent comprendre à l’heure où la montée des tensions populaires face à la tragédie soudanaise gagne en intensité.

Le discernement collectif doit donc se nourrir d’une conscience politique qui distingue la visibilité du geste de la profondeur de la décision.

 

 

Pour une diplomatie soudanaise de la résilience et de la réinvention

 

Dans un environnement international marqué par des recompositions stratégiques, le Soudan ne doit pas se contenter de survivre à la crise, mais la convertir en matrice d’un nouvel équilibre régional.

Cela implique :

  • de réévaluer ses partenariats en fonction de leurs résultats concrets,
  • de réaffirmer la souveraineté de ses institutions nationales,
  • et de redéfinir sa diplomatie autour du concept de neutralité active — une position qui ne signifie ni retrait ni alignement, mais plutôt influence silencieuse et présence lucide.

 

Ainsi, le Soudan, au lieu d’être un espace de confrontation entre agendas extérieurs, peut redevenir un cadre de convergence africaine, où l’intelligence stratégique précède la puissance, et où la stabilité politique devient une ressource partagée plutôt qu’un privilège national.

 

Conclusion

L’histoire ne se souvient pas des États qui ont fléchi sous la pression, mais de ceux qui ont su transformer la chute en tremplin, la perte en leçon, et la guerre en occasion de refondation.

Le Soudan, fort de son ancrage historique et de la résilience de ses institutions, détient encore la capacité de se relever, non pas malgré la guerre, mais à travers elle — pour redevenir un acteur central de la pensée stratégique africaine.

 

Dr. Amina Alarimi

Chercheuse émiratie spécialisée dans les affaires africaines

 

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