Scénarios des élections en Côte d’Ivoire : entre le passé, le présent et l’avenir

Scroll Down — Scroll Created with Sketch.

Introduction

Depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960, les élections présidentielles ont servi de miroir reflétant les tensions sociales, les confrontations politiques et les transformations structurelles du pays. Avec l’avènement du système multipartite en 1990, les élections sont devenues un indicateur clé de l’évolution du système politique ivoirien, oscillant entre phases de stabilité autoritaire et incertitude démocratique.

Comprendre la trajectoire électorale de la Côte d’Ivoire nécessite donc d’examiner comment les facteurs historiques, ethniques, institutionnels et socio-économiques ont interagi pour façonner à la fois les modes de pouvoir et les crises de légitimité qui continuent de définir l’État ivoirien.

 

 

  1. Contexte historique des élections présidentielles en Côte d’Ivoire

 

1.1. L’ère du parti unique (1960–1990)

 

La première élection présidentielle de la Côte d’Ivoire a eu lieu en 1960, année de l’indépendance. Le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), dirigé par Félix Houphouët-Boigny, instaura un système de parti unique qui domina la scène nationale pendant trois décennies.

Houphouët-Boigny fut le seul candidat lors des élections successives (1960, 1965, 1970, 1975, 1980 et 1985), obtenant à chaque fois plus de 99 % des voix. Ce monopole politique a favorisé la stabilité et la croissance économique, mais il a également supprimé le pluralisme politique et la diversification institutionnelle.

 

Malgré l’absence de compétition politique, cette période est souvent perçue comme une période d’unité nationale et de prospérité. Le Président justifiait l’interdiction des partis d’opposition en affirmant que le pluralisme politique pourrait entraîner une fragmentation ethnique et compromettre la cohésion fragile d’une nation nouvellement indépendante.

Son raisonnement reflétait une philosophie pragmatique de gouvernance : privilégier l’unité et le développement plutôt que la diversité idéologique. Bien que cette approche ait retardé la démocratisation, elle a assuré la paix sociale pendant près de trois décennies.

 

 

1.2. L’avènement du pluralisme politique (1990)

 

À la fin des années 1980, la détérioration économique et l’érosion de la légitimité de l’État ont ouvert la voie à la transformation politique.

Sous la pression des mouvements étudiants, des syndicats et des partis d’opposition émergents — notamment le Front Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo et le syndicat étudiant FESCI — le Président Houphouët-Boigny accepta en mai 1990 de légaliser les partis politiques.

 

La même année, la Côte d’Ivoire organisa sa première élection présidentielle à candidatures multiples. Houphouët-Boigny affronta Gbagbo, événement sans précédent dans la vie politique nationale.

Houphouët-Boigny remporta 82 % des voix, mais l’élection révéla de profondes tensions entre les forces réformatrices et l’élite au pouvoir.

Les manifestations étudiantes et les affrontements violents — connus sous le nom de « crise scolaire » de 1990 — illustrèrent l’activisme croissant de la jeunesse.

 

Après le décès de Houphouët-Boigny en décembre 1993, le pouvoir passa constitutionnellement à Henri Konan Bédié, alors Président de l’Assemblée nationale, qui chercha à consolider l’héritage du PDCI-RDA dans un paysage politique de plus en plus polarisé.

 

 

  1. L’ère de la fragmentation politique et des tensions identitaires

 

2.1. L’élection présidentielle de 1995 : institutionnalisation de l’exclusion

 

L’élection de 1995, organisée sous la présidence de Bédié, fut marquée par l’introduction controversée du concept d’« Ivoirité », exigeant que les candidats à la présidence soient nés de deux parents ivoiriens. Cette clause visait clairement à exclure Alassane Dramane Ouattara (ADO) et sa base électorale du Nord.

En conséquence, le FPI et le RDR boycottèrent l’élection, dénonçant une « mascarade électorale ».

Bédié remporta 96,44 % des voix, mais sa légitimité resta contestée, et la politique de l’Ivoirité sema les graines de divisions ethniques qui hanteraient la Côte d’Ivoire pendant des décennies.

 

 

2.2. L’élection présidentielle de 2000 : l’effondrement du consensus

 

Après le coup d’État militaire de 1999 dirigé par le Général Robert Guéï, la Côte d’Ivoire entra dans une période d’instabilité politique. Guéï promit un retour rapide au pouvoir civil, mais manipula le processus pour conserver le contrôle.

 

La Constitution de 2000 maintint la clause controversée de nationalité, excluant de nouveau Ouattara.

La Cour suprême écartait quatorze candidats, dont Ouattara, ne laissant que cinq participants, parmi lesquels Guéï et Gbagbo.

 

L’élection eut lieu le 22 octobre 2000. Lorsque la commission électorale annonça la victoire de Gbagbo, Guéï tenta de s’emparer du pouvoir par la force. Des manifestations populaires éclatèrent, entraînant sa chute et confirmant Gbagbo comme président.

Bien que saluée comme une « victoire populaire », cette transition n’a pas résolu les fractures profondes du pays. L’exclusion d’Ouattara a laissé une large portion de la population politiquement marginalisée, préparant le terrain pour les conflits futurs.

 

 

2.3. L’élection présidentielle de 2010 : la crise de la double légitimité

 

Après près d’une décennie de conflit et de médiation internationale, la Côte d’Ivoire organisa l’élection présidentielle de 2010 sous supervision de l’ONU.

Le scrutin opposait Laurent Gbagbo (FPI), Alassane Ouattara (RDR) et Henri Konan Bédié (PDCI).

 

Le premier tour, tenu le 31 octobre 2010, ne donna pas de vainqueur clair, menant à un second tour le 28 novembre 2010.

La Commission électorale indépendante (CEI) déclara Ouattara vainqueur avec 54,1 %, tandis que le Conseil constitutionnel invalida les résultats du Nord et proclama Gbagbo vainqueur avec 51,45 %.

 

Cette contradiction institutionnelle créa une crise de double souveraineté : deux présidents, deux gouvernements et deux revendications de légitimité.

Le conflit s’intensifia en affrontements armés, faisant plus de 3 000 morts et de nombreuses violations des droits humains.

L’intervention militaire française et onusienne en avril 2011 conduisit à l’arrestation de Gbagbo et à la reconnaissance internationale de Ouattara.

La période post-crise ouvrit une ère de reconstruction, mais la fracture nationale perdura.

 

 

  1. Consolidation post-crise et dynamiques électorales (2011–2020)

 

3.1. L’élection présidentielle de 2015 : stabilité encadrée

 

L’élection de 2015 se déroula dans un climat relativement pacifique sous la présidence de Ouattara. Grâce à l’amélioration de l’économie et au soutien international, Ouattara remporta 83,66 % des voix.

Bien que l’opposition dénonçât des irrégularités, l’élection marqua un retour à la normalité institutionnelle et à la prévisibilité politique.

Cependant, la concentration du pouvoir exécutif, la faible inclusivité et l’absence d’alternance véritable restaient préoccupantes.

 

 

3.2. L’élection présidentielle de 2020 : continuité et légitimité

 

L’élection de 2020 relança les débats sur les limites constitutionnelles et le renouvellement politique.

Après la mort soudaine de son successeur désigné, le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, Ouattara annonça sa candidature pour un troisième mandat controversé.

Les partis d’opposition, dont ceux de Henri Konan Bédié et Pascal Affi N’Guessan, estimèrent que sa candidature violait la limite constitutionnelle de deux mandats.

Malgré les protestations et les boycotts, le Conseil constitutionnel valida sa candidature, et il remporta 94,27 % des voix, dans un contexte de faible participation et de tensions sécuritaires.

 

L’élection assura la continuité institutionnelle mais révéla un déficit démocratique et une méfiance profonde entre le pouvoir et l’opposition.

 

 

  1. Scénarios pour l’avenir (2025 et au-delà)

 

Alors que la Côte d’Ivoire se prépare à son prochain cycle électoral, plusieurs scénarios sont envisageables :

  1. Scénario de stabilité encadrée

– La coalition au pouvoir maintient sa domination par la cooptation politique et la succession contrôlée.

– Les élections restent prévisibles, privilégiant la stabilité plutôt que la transformation.

  1. Scénario de transition compétitive

– L’émergence de nouvelles figures politiques et la mobilisation citoyenne ouvrent un espace de compétition réelle.

– Ce scénario dépend de la transparence des institutions et de réformes crédibles de la Commission électorale indépendante.

  1. Scénario de fragmentation et de tension

– Les clivages régionaux et ethniques persistants, combinés à l’inégalité économique, peuvent raviver les anciennes rancunes.

– Sans dialogue inclusif, l’instabilité latente pourrait réapparaître, compromettant les acquis de la décennie précédente.

 

La trajectoire démocratique de la Côte d’Ivoire dépendra de sa capacité à concilier compétition électorale et cohésion nationale.

Les réformes institutionnelles, le renouvellement générationnel et un engagement crédible envers le pluralisme sont essentiels pour transformer les élections en mécanisme de légitimité collective.

 

 

Conclusion

 

L’histoire électorale de la Côte d’Ivoire révèle une lutte continue pour équilibrer légitimité, stabilité et inclusivité.

De l’ère du parti unique de Houphouët-Boigny au pluralisme contesté des années 1990, jusqu’à la normalisation post-conflit des années 2010, chaque phase reflète l’évolution de l’autorité étatique et de la cohésion sociale.

 

Le défi actuel n’est pas seulement d’organiser des élections, mais de garantir qu’elles incarnent un véritable choix démocratique et renforcent l’unité nationale plutôt que la division.

Seule l’intégrité institutionnelle, la tolérance politique et un engagement civique renouvelé permettront à la Côte d’Ivoire de transformer son expérience électorale en héritage démocratique durable pour les générations futures.

 

Dr. Sanogo As samdalawi

Professeur de médias politiques

0%
Drag View Close play
Style Color
Style Layout