République de Côte d’Ivoire : Entre le réalisme de la démocratie et les images de la dictature

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Il existe un ancien héritage africain issu de la tribu ivoirienne « Agni » qui affirme :« La justice est comme un fleuve qui nourrit tout ce qu’il touche ; elle est la vertu première des institutions sociales, tout comme la vérité est la vertu première des systèmes de pensée. »

 

Le président Alassane Ouattara a réussi, contrairement à ses prédécesseurs, à mettre en œuvre le concept de démocratie et la liberté d’expression dans tous les domaines de la vie publique – des médias aux institutions souveraines, en passant par les sphères de la politique générale qui gouvernent le pays.

 

À environ dix semaines du scrutin présidentiel prévu le 25 octobre prochain, dans une scène qui consacre le principe démocratique, le gouvernement ivoirien a accordé, le mardi 5 août, son autorisation au Front commun composé des partis d’opposition – notamment le « Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire », dirigé par l’ancien président Laurent Gbagbo, et le « Parti Démocratique de Côte d’Ivoire » dirigé par Tidjane Thiam – pour organiser une manifestation contre le gouvernement le 9 août. Cette mobilisation vise à protester contre l’exclusion de certains dirigeants de l’opposition de la liste des candidats aux prochaines élections présidentielles.

 

Une autre illustration du renforcement de la démarche démocratique adoptée par le parti au pouvoir est la négociation autour de la date initiale des manifestations. Celles-ci étaient prévues pour le 2 août à Abidjan, avec un itinéraire allant de la commune de Marcory à la place de la République au Plateau, mais le gouvernement a rejeté cette proposition pour des raisons jugées logiques, y compris par l’opposition :

 

 Première raison : La proximité des célébrations officielles de la fête nationale de l’indépendance, prévues le 7 août à Bouaké, la deuxième plus grande ville du pays. Le gouvernement a expliqué que toutes les forces de sécurité seraient mobilisées pour sécuriser ces festivités, ce qui rendait impossible la sécurisation simultanée des marches de l’opposition à Abidjan. De plus, la date choisie – le 2 août – était jugée incompatible avec les préparatifs de la fête nationale.

 

 Deuxième raison : L’itinéraire prévu par l’opposition présentait un risque pour l’ordre public, car il traversait des zones stratégiques, perturbant les activités gouvernementales et citoyennes, et passant même à proximité du palais présidentiel.

 

Après plusieurs heures de négociation entre les deux parties (le parti au pouvoir et l’opposition), il a été convenu d’organiser la manifestation le 9 août, le long de l’avenue principale de la commune de Yopougon, de Saguidiba à la place Figayo.

 

Dès les premières heures du samedi 9 août, des milliers de citoyens – partisans du Front commun – ont afflué des différents quartiers d’Abidjan et des villes avoisinantes pour exprimer leur rejet d’un quatrième mandat présidentiel pour Alassane Ouattara, qu’ils considèrent comme une violation constitutionnelle. Cette coalition de l’opposition, formée le 19 juin, a exigé la « réforme de la Commission Électorale Indépendante » et l’organisation d’« élections inclusives et apaisées ». Les manifestants ont également appelé à la révision de la liste électorale pour permettre aux leaders de l’opposition de se présenter, tout en scandant des slogans tels que « Non au quatrième mandat » et « Nous voulons Gbagbo et Thiam ».

 

Dans son discours, Noël Akossi Bendjo, vice-président du PDCI, a déclaré :

« Cette mobilisation massive démontre que le peuple ivoirien résiste à diverses formes d’injustice et de souffrance. »

 

De son côté, Sébastien Dano Djédjé, président exécutif du PPA-CI, a affirmé :

« Ces manifestations constituent un avertissement. Le gouvernement doit nous comprendre : nous refusons un quatrième mandat anticonstitutionnel et nous exigeons la réintégration de nos dirigeants sur la liste électorale. »

 

Pour sa part, le président Ouattara avait annoncé fin juillet sa candidature à un nouveau mandat, en réponse à l’appel unanime de son parti lors de son deuxième congrès national, pour l’élection présidentielle de 2025 – ce qui serait considéré comme son deuxième mandat sous la Troisième République instaurée en 2016, mais son quatrième depuis son premier succès électoral en 2011.

 

Cette annonce a coïncidé avec la radiation de quatre leaders de l’opposition de la liste électorale pour divers motifs, les empêchant ainsi de se présenter. Parmi eux figurent Tidjane Thiam, Laurent Gbagbo, l’ancien Premier ministre et président de l’Assemblée Guillaume Soro, ainsi que l’ex-ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé. Cette manifestation – la première du genre dans l’histoire politique ivoirienne – a eu un retentissement médiatique et analytique considérable, puisqu’elle marque la première fois que le pouvoir autorise des partis d’opposition à protester ouvertement contre lui, dans une scène où la réflexion domine, la logique prévaut, et où la peur s’efface pour laisser place à la sécurité et à la stabilité.

 

L’observateur attentif de l’évolution des mouvements d’opposition en Côte d’Ivoire – de l’indépendance à nos jours – constatera une profonde mutation dans la perception et la pratique collective de la démocratie.

 

Trois principales lectures ressortent de ces manifestations :

 Première lecture : La Côte d’Ivoire s’est imposée comme le premier pays africain à garantir la liberté d’expression sur les questions politiques, offrant un modèle tangible de démocratie en théorie et en pratique. Cette réalité se manifeste par l’autorisation gouvernementale de manifestations contre le régime, la liberté des slogans – tels que « Non au quatrième mandat » – et la protection des protestataires par les forces de sécurité, avec une couverture médiatique nationale et internationale sans précédent depuis les indépendances.

 

 Deuxième lecture : L’opposition ivoirienne a présenté un modèle sain renforçant les cadres juridiques, politiques et éthiques, tout en rompant avec l’image violente traditionnellement associée aux mouvements contestataires en Afrique. Le succès des manifestations sans pertes humaines ni dégâts matériels témoigne d’un niveau élevé de conscience civique et de discipline collective. Les organisateurs ont veillé au respect des slogans convenus, au maintien de la propreté des lieux et à la protection des biens publics – un contraste saisissant avec les mobilisations violentes du passé.

 

 Troisième lecture : Ces événements ont confirmé la position de la Côte d’Ivoire – gouvernement et peuple confondus – comme le deuxième État le plus démocratique d’Afrique de l’Ouest après le Sénégal, non seulement en raison de la rareté des coups d’État militaires, mais aussi par l’enracinement de la culture démocratique dans la vie politique. Cela se reflète notamment dans le pluralisme médiatique à travers de nombreuses émissions de débat, telles que :

 

  • NCI 360 (NCI)
  • Le Grand Débat (Chaîne nationale)
  • Le Grand Talk (LIFE TV)

auxquelles participent librement les partis de la majorité et de l’opposition. Le gouvernement a consolidé cette dynamique en autorisant les rassemblements et en garantissant leur sécurité. De leur côté, les partis d’opposition ont prouvé leur maturité démocratique en organisant des manifestations pacifiques sans atteinte aux biens publics ni aux citoyens.

 

Scénarios :

L’évolution politique en Côte d’Ivoire pourrait suivre les scénarios suivants :

 1. Maintien des revendications de l’opposition pour la réintégration de ses leaders sur la liste électorale.

 2. Poursuite des manifestations contre un quatrième mandat d’Alassane Ouattara.

 3. Montée progressive des tensions pouvant dégénérer en violences si les revendications ne sont pas satisfaites, avec un risque d’arrestations et d’aggravation de la crise politique.

 4. Tenue des élections présidentielles à la date prévue, malgré les contestations sur leur légitimité et les éventuels recours.

 5. Formation d’une coalition d’opposition autour d’un candidat éligible, dans un scénario rappelant celui de 2010 qui s’était soldé par une victoire de l’opposition.

 

Le ciel politique ivoirien demeure chargé de nuages, mais tous les indicateurs laissent présager leur dissipation prochaine.

 

Dr. Sanogo Zoumana As Samdallawi

Professeur en communication politique en Côte d’Ivoire

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