Que veut le Liberia du Soudan ?

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La visite de la ministre libérienne des Affaires étrangères, Sara Nyanti, accompagnée d’une délégation diplomatique, dans la capitale soudanaise Khartoum n’était pas une simple démarche protocolaire. Elle constitue plutôt une étape charnière dans la redéfinition de la cartographie des alliances politiques. L’importance de cette visite réside dans le fait qu’elle intervient quelques jours seulement après la 44ᵉ réunion des chefs d’état-major des armées de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), tenue à Freetown à la fin du mois de février de l’année en cours.

 

Dans certains cercles africains, il a été rapporté qu’à la suite d’une déclaration du général Davidson Forleh, l’une des figures militaires libériennes les plus influentes, appelant à développer les mécanismes de réponse aux insurrections susceptibles de menacer l’État national, et à tirer parti de l’expérience soudanaise dans la lutte contre les milices transfrontalières, la présidence sécuritaire de la CEDEAO aurait affirmé :

 

«Nous soutenons cette démarche et œuvrerons à accélérer la dynamique de cette orientation vers le Soudan, qui aura des retombées positives sur l’avenir de notre organisation et renforcera l’élan politique et diplomatique que nous cherchons à impulser à l’échelle du continent africain. »

 

Les élites politiques africaines ont interprété cette déclaration comme une invitation implicite à s’aligner sur la nouvelle diplomatie soudanaise, laquelle commence à esquisser une vision stratégique tournée vers l’Afrique.

 

Le Soudan : nouvelle porte d’entrée stratégique pour la CEDEAO

 

Le Soudan semble désormais devenir une porte d’entrée vers la stratégie future des États de la CEDEAO. L’importance de Khartoum dans l’architecture sécuritaire de l’organisation s’est particulièrement affirmée après la signature, en juin 2024, de deux mémorandums d’entente entre Khartoum et Bamako portant sur la coopération sécuritaire et militaire ainsi que sur la coordination dans la lutte contre le terrorisme.

 

Cette dynamique s’est poursuivie avec la visite du ministre malien du renseignement Modibo Koné au Soudan en avril 2025, évolution que la CEDEAO a considérée comme un développement sans précédent, révélant l’émergence d’une vision soudanaise nouvelle concernant la région du Sahel et l’Afrique de l’Ouest.

 

Le retrait du nouveau bloc sahélien — Mali, Niger et Burkina Faso — de la CEDEAO, l’organisation régionale la plus influente du continent, a profondément affecté la perception des élites politiques et sécuritaires quant à l’avenir de cette organisation. Malgré les tentatives répétées des États membres pour empêcher cette rupture, aucune formule consensuelle n’a pu être trouvée.

 

Dans ce contexte, les États de la CEDEAO cherchent désormais à se rapprocher de tout acteur africain ayant réussi à gagner la confiance du Mali, considéré comme la locomotive politique du nouveau bloc sahélien.

 

Parallèlement, le Nigeria, acteur majeur de l’Afrique de l’Ouest, en coopération avec la Côte d’Ivoire, soutient l’orientation sécuritaire proposée par Francis Amanfoh, ancien chef du renseignement militaire ghanéen et figure influente parmi les responsables militaires africains favorables au rapprochement diplomatique, sécuritaire et militaire avec l’État soudanais.

 

C’est dans ce cadre que la initiative « AH » (African Horizon) apparaît comme un projet diplomatique potentiellement réalisable. Cette initiative consiste en une proposition libérienne visant à organiser une rencontre entre les diplomates soudanais accrédités en Afrique de l’Ouest et leurs homologues africains.

 

Les motivations sécuritaires du Liberia

 

L’administration du président libérien Joseph Boakai cherche également à tirer parti de l’expérience sécuritaire et militaire soudanaise dans la gestion des rébellions et la préservation de la stabilité nationale.

 

Cette orientation intervient dans un contexte interne tendu : des partisans de l’ancien président George Weah, qui envisage de se présenter à l’élection présidentielle de 2029, ont incendié le Parlement et contribué à une dégradation du climat social. En réponse, le gouvernement a procédé à la démolition du siège du parti CDC, affilié à George Weah, ce qui a été interprété par ses partisans comme une escalade politique nécessitant une riposte.

 

Plusieurs figures politiques et sécuritaires proches de l’ancien président — notamment Dee-Maxwell Saah Kemayah (ancien ministre des Affaires étrangères), Nathaniel McGill (ancien ministre d’État aux affaires présidentielles) et Samuel Tweah (ancien ministre des Finances) — ont commencé à se réorganiser politiquement en soutien à George Weah, ce qui pourrait annoncer une détérioration future de la situation sécuritaire à Monrovia.

 

Une stratégie libérienne d’émancipation stratégique

 

Depuis des décennies, Monrovia cherche à renforcer son rôle régional en Afrique de l’Ouest. L’administration du président Joseph Boakai estime que les gouvernements précédents n’ont pas réussi à convaincre l’environnement africain régional que le Liberia a dépassé son passé historique.

 

Le Liberia ne souhaite plus être perçu comme une simple plateforme logistique des États-Unis en Afrique, mais plutôt comme un État engagé — au moins partiellement — dans la consolidation des principes de la bonne gouvernance : responsabilité, transparence, État de droit et participation politique.

 

Cette perception alimente aujourd’hui l’adoption d’une stratégie que certains analystes qualifient de :« Affranchissement stratégique »

 

Cette orientation explique également pourquoi l’ancien président George Weah, lors d’une visite au Palais de l’Élysée, avait appelé la France à développer sa présence stratégique au Liberia, bien que ce pays

 

n’ait jamais figuré parmi les priorités traditionnelles de la politique africaine de Paris.

 

Certains universitaires français sont même allés jusqu’à évoquer :

« un appel à remplacer la Côte d’Ivoire par le Liberia »

dans certaines configurations de présence stratégique.

 

 

Opportunité stratégique pour Khartoum

 

Monrovia est consciente que son siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies (2026-2027) ne constitue pas en soi un levier décisif pour Khartoum. Bien que le Liberia puisse proposer des initiatives favorables au Soudan, leur adoption dépendra toujours du soutien des membres permanents, qui déterminent en réalité les limites du pouvoir du Conseil de sécurité.

 

Dans ce contexte, il serait opportun pour Khartoum de tirer parti de l’acceptation croissante de la diplomatie soudanaise au sein du continent africain, notamment en :

  • nommant un envoyé spécial du Soudan pour l’Afrique,
  • renforçant la présence diplomatique soudanaise dans les forums africains,
  • et en proposant l’élargissement de l’Initiative d’Accra vers un cadre continental plus vaste.

 

En effet, si cette initiative avait initialement été conçue pour renforcer la sécurité entre les États d’Afrique de l’Ouest et du Sahel, la guerre récemment imposée à l’État soudanais a démontré que la problématique sécuritaire dépasse désormais largement ses frontières géographiques initiales.

 

 

Dr. Amina Al-Araimi

 chercheuse émiratie spécialisée dans les affaires africaines

 

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