Je déplore profondément la dégradation récente des relations entre le Soudan et les Émirats arabes unis, qui ont atteint un niveau critique. Ce que je qualifierais de « recul régressif » s’apparente, dans la logique des relations internationales contemporaines, au concept de « rupture structurelle », tel que défini par l’historien français Raymond Aron pour désigner une séparation circonstancielle dans la nouvelle configuration d’un État.
J’ai toujours considéré les relations afro-golfiques, et particulièrement les relations soudano-émiraties, comme la pierre angulaire de mon travail de terrain en matière de recherche stratégique sur le continent africain. Je me suis efforcée, avec un certain succès, de déconstruire de nombreuses idées fausses d’ordre politique, historique et sécuritaire ancrées dans l’imaginaire africain. Ces idées erronées résultent de facteurs historiques que les acteurs du Golfe n’ont pas pris la peine de comprendre ou de traiter à temps, devenant ainsi un obstacle intellectuel que j’ai tenté de surmonter ou d’ignorer lors de mes rencontres avec les élites africaines, toutes disciplines, religions et ethnies confondues. Aujourd’hui, la crise soudano-émiratie me ramène au point de départ, ravivant ces discours haineux qui résonnaient à mes oreilles chaque fois que je défendais l’ancrage stratégique, religieux et historique du Golfe en Afrique.
L’intensification récente des attaques de drones contre Port-Soudan s’inscrit dans une tentative claire de freiner les avancées politiques et militaires des forces armées soudanaises après la libération de Khartoum. Si les capitales du Golfe partagent certains points de vue sur la crise soudanaise, leurs positions divergent aussi. Riyad, par exemple, considère que la sécurité de la navigation en mer Rouge relève de sa sécurité nationale. Elle redoute que l’instabilité politique et sécuritaire interne au Soudan ne conduise à une nouvelle partition, avec l’émergence d’États voisins sur ses côtes ouest. Cette inquiétude rapproche Riyad du Caire, toutes deux s’opposant à une multiplication des ingérences internationales et régionales dans la zone de la mer Rouge. En parallèle, Riyad cherche un allié fort, crédible et accepté au niveau régional et international pour sécuriser ses côtes, surtout face à l’instabilité autour du détroit de Bab el-Mandeb. Néanmoins, elle reste freinée par une prudence historique vis-à-vis de l’Éthiopie et de l’Érythrée, en raison de leurs instabilités internes et de leurs positions changeantes sur le rôle saoudien dans la région.
Abou Dhabi, pour sa part, s’oppose fermement à tout retour des islamistes au pouvoir au Soudan. Contrairement à elle, Riyad, Doha et Le Caire adoptent une certaine souplesse pragmatique, envisageant une participation islamiste si celle-ci repose sur un consensus populaire. Abou Dhabi rejette catégoriquement cette approche, et privilégie un partenaire aligné sur sa vision stratégique concernant l’Afrique orientale, Bab el-Mandeb et la mer Rouge. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre son alliance avec Addis-Abeba dans la marginalisation des partis islamistes et de leurs soutiens au niveau national et international.
Les Forces de soutien rapide (RSF) savent pertinemment que, bien que certains acteurs internationaux (comme Washington ou l’UE) les considèrent utiles pour protéger certains intérêts ou exécuter des agendas, elles ne sont pas perçues comme la base d’un État viable à l’échelle du Soudan. Même si les RSF bénéficient du soutien de quelques structures politiques approuvées par les États-Unis, elles manquent de la légitimité institutionnelle d’une armée nationale. L’éthique militaire, ses codes et traditions sont fondamentalement incompatibles avec la structure et la mentalité des milices hors-la-loi, rebelles à l’État-nation.
Scénarios
🔆 Scénario 1 : Retour à la situation d’avant le 26 mars 2025. Les récentes attaques de Port-Soudan visent clairement à stopper les avancées militaires et politiques des forces armées soudanaises. Malgré les efforts des RSF pour se réorganiser et reconquérir les territoires perdus, ce scénario semble improbable, compte tenu de la stratégie de diversification des alliances, des sources d’armement et du renforcement des systèmes de défense adoptée par Khartoum. Par ailleurs, un courant populaire soudanais indépendant, issu de la révolution, réclame la souveraineté nationale et rejette toute ingérence étrangère. Ce courant ne défend pas forcément l’idéologie militaire, mais plutôt le droit du peuple à choisir son propre système politique sans intervention extérieure.
🔆 Scénario 2 : Poursuite des affrontements et de la guerre des drones pendant encore six mois. Cela compromettrait le retour des institutions gouvernementales et internationales à Khartoum. Selon certaines sources de renseignement françaises, le Bureau de la sécurité et de la sûreté des Nations Unies à Khartoum restera isolé jusqu’en janvier 2026, en raison des explosifs toujours présents et de la nécessité de réhabiliter les infrastructures. Ce scénario ne pourrait être évité qu’avec l’adoption de systèmes de détection et de brouillage ainsi que le développement du renseignement électronique.
🔆 Scénario 3 : Lancement de négociations entre l’armée soudanaise et les RSF. Bien que plausible, ce scénario est peu probable à court terme. Une large partie de la population soudanaise estime qu’un véritable gouvernement civil est difficilement envisageable dans un avenir proche. Un pouvoir civil de façade, supervisé par l’extérieur, serait plus acceptable aux yeux de l’Occident. La rue soudanaise, quant à elle, rejette un tel projet et craint le démantèlement de l’État national au profit d’une milice externe agissant comme bras armé d’un pouvoir imposé.
Recommandations et Prévisions :
- Renforcement des activités du Comité supérieur de mobilisation populaire dirigé par le général Maki Bachir, en liaison avec les institutions sécuritaires de l’État.
- Développement de l’industrie de l’armement soudanais (MASAD), avec des partenariats attendus avec des entreprises indiennes et turques telles que TAI, Otokar et Katmerciler.
- Réaffirmation de la souveraineté, de la stabilité et de l’intégrité territoriale du Soudan.
- Suspension des campagnes médiatiques hostiles qui nuisent à l’histoire des relations soudano-émiraties.
- Rapprochement et harmonisation des visions politiques et sécuritaires des pays du Golfe concernant leurs intérêts en Afrique.
- Mise en place d’un comité soudano-émirati avec la désignation d’un médiateur tiers accepté par les deux parties (Qatar ou Oman), sous l’égide du CCG et de l’Union africaine.
- L’Afrique suit de près la situation au Soudan. De nombreux médias africains ont lancé des débats sur cette crise, ce qui contribuera à façonner une opinion publique africaine unifiée.
- L’objectif principal des RSF est désormais de contrôler El-Fasher — « l’élixir de vie », clef de voûte d’un éventuel gouvernement parallèle. Sans El-Fasher, le conseil constituant ne serait qu’une voix diffusée depuis Nairobi, qui devient de plus en plus réticente à leur présence. Le report du lancement du gouvernement parallèle n’est pas dû à un échec, mais à une volonté de réorganisation interne après la perte de Khartoum le 26 mars 2025. L’objectif reste de jouer un rôle politique renouvelé au Soudan et dans son voisinage. Ainsi, tous les efforts sont déployés pour empêcher les RSF de s’emparer d’El-Fasher avant la saison des pluies en juin.
Dr :Amina Alarimi
من نيالا إلى السودان “بداية النهاية”، حواري مع شبكة “MIDIACTU ” الفرنسية(1)

